(Transcrit par TurboScribe.ai. Passez à Illimité pour supprimer ce message.) Donc, moi, je suis Jacques Archambeau. J'ai eu, jadis, quelques responsabilités chez les écologistes, mais c'était il y a longtemps, et désormais, j'ai moins d'ennemis. Et donc, ça m'autorise à introduire un peu ce débat en une dizaine de minutes, et ce débat dont je dirais qu'il est au titre compliqué, voire au titre alambiqué. Voilà. Donc, on a demandé à deux collègues présents à cette table, donc Charlotte et Najib, de participer à ce débat. D'une part, parce qu'ils ont les idées assez claires, ils ont les entrées assez claires sur les sujets qui nous intéressent, et de l'autre part, parce qu'ils ont une grande capacité, je le dis, à refuser les anathèmes, à refuser les assignations à résidence, et ils sont prêts à mener des controverses où il est nécessaire d'en mener, mais avec conviction, mais sans... En autorisant, je dirais, les questionnements et les tensions, là où elles sont nécessaires. J'ai demandé à Marine, un peu en raccro, de venir, ce qui est bien, parce que ce ne sont pas des endroits où on se montre, et ce ne sont pas des endroits où on réfléchit, et c'est bien que tu acceptes de venir à ces endroits-là, un peu comme témoin de nos échanges, et puis aussi, quand même, parce que les sujets dont il est question là, même s'ils ne sont pas parmi, peut-être, les plus importants, mais ils sont, à mon sens, d'une grande portée dans le mouvement dont elle est la secrétaire nationale, et d'ailleurs, d'une façon générale, pour les gens qui se réclament de l'écologie, et d'ailleurs, au-delà des gens qui se réclament de l'écologie. Peut-être un mot de présentation personnelle, justement, des deux personnes qui sont avec nous. Charlotte, peut-être, puis Najib, peut-être, en un mot. – En un mot, Charlotte Soulari, présidente de moi-même. – C'est bien, on n'est pas présidentes qui nous mentent. – Ex-plein-de-chose... Oui, bon, membre du conseil de surveillance de la Fondation de l'écologie politique, si je ne le dis pas, je vais me faire taper. – C'est le président qui l'a. – Ex-militante féministe, puis militante écologiste, et aujourd'hui, simple militante de mon quotidien. Voilà, j'ai essayé de travailler sur le fait de féminister l'écologie politique, mais on va en parler. – Najib ? – Bon, en quelques mots, je suis enseignant dans le secondaire, j'enseigne l'histoire et la géographie en collège et lycée. Ah, pardon, ah oui, c'est vrai. Alors oui, oui, bien sûr, bien sûr. Alors, je suis enseignant dans le secondaire, j'enseigne l'histoire et la géographie, et je suis auteur de quelques livres qui touchent à la question coloniale, au rapport entre la France et l'Algérie, ce genre de choses. Voilà, entre autres, voilà. – Donc, je ne saurais trop vous recommander les lectures, mais on y reviendra tout à l'heure. Bon, Marine, on ne vous présente pas, peut-être que tu peux dire… – Moi, si je ne me présente pas, je me présente. – Vas-y, vas-y. – Et si, je me présente. Donc, secrétaire nationale des écologistes, ça, tu l'as dit, ex-camarade avec Charles Solari, d'ailleurs, de l'ancienne direction. Et donc, moi, j'habite à Ile-en-Beaumont, dans le Pas-de-Calais, et du coup, j'ai dédié ce mandat au territoire d'adversité, n'est-ce pas ? C'est pour ça que je rentre d'Outre-mer et que je vis en Bourgogne. Non, ça, c'est pour vous faire enrager, mais voilà, avec un vrai engagement sur… Il y a des grandes villes écolo avec des super-mères écolo qui n'ont pas besoin de nous, en gros, on n'a pas de valeur ajoutée en tant que partie auprès d'eux. Par contre, on essaye d'aller là où on peut aider les copains, les copines et tous les habitants des territoires. C'est un peu ça, la logique du mandat. – Bon, alors, parfait. Si vous voulez bien, vous nous direz, au terme de ma petite présentation, dix minutes, un quart d'heure, comment vous réagissez, comment vous interprétez ou comment vous sentez les mots que je vais vous dire. Alors, de quoi on va causer, en cette fin d'après-midi ? Justement, de mots qui sont soit des mots anciens, soit des mots nouveaux, qu'on utilise de façon assez courante pour expliquer ou transformer des réalités qui sont quand même assez complexes. Et donc, on va discuter aussi de concepts qui augmentent ou qui sont censés augmenter, ou peut-être n'augmentent-ils rien du tout d'ailleurs. Notre capacité à rompre vraiment avec les modèles antérieurs, c'est un peu dans la radicalité, dans la pensée de la transformation, mais qui doivent aussi servir à rassembler, à faire converger la société dans une logique globale, on va dire, d'émancipation. Alors, quand même, si on monte en arrière depuis un certain temps, et depuis que les écologistes sont sur le terrain de la philosophie politique, la scène des philosophies politiques, des philosophies politiques du changement, pas seulement des philosophies politiques des élections, ils insistent quand même sur un certain nombre de choses, et à mon sens, bien sûr, à juste titre. D'abord, ils insistent sur ce qu'il y a de spécifique dans chaque parcelle de vivants. Ils insistent sur la prise en compte des différences. Ils insistent sur ce qu'il y a d'irremplaçable, et sur ce qu'il y a de, on dirait, singulier dans chaque territoire, comme dans chaque culture ou dans les espèces animales et végétales. Bref, en un mot un peu fourre-tout, ils insistent beaucoup sur la diversité. Alors, politiquement, ça donne, par exemple, le fait qu'ils ont été hostiles à l'écrasement des langues régionales minoritaires, ils ont été hostiles à la limitation des variétés de semences par l'agriculture productive, ils ont été hostiles à l'utilisation hors sol partout des mêmes matériaux de construction, quels que soient les territoires où on bâtit. D'une façon générale, les écolos sont favorables à la petite organisation à taille humaine, la décentralisation, le fédéralisme, plutôt que l'État centralisé, à l'horizontalité plutôt qu'à la verticalité. Dans le même temps, ils ont été toujours critiques, ils se sont présentés comme critiques des philosophies, on va dire, productivistes, scientifiques et technologiques. Ils sont inspirés de philosophies antérieures, je pense à l'école de Francfort, par exemple. Donc, ils ont poursuivi la contestation d'une forme de rationalisme scientifique qui segmente le vivant global. Ils se sont démarqués de cette forme de prométhéisme, qu'on dira, qui ignore les limites, en particulier les limites planétaires. Ils sont également toujours des caractéristiques d'une forme d'arrogance technologique qui nie les savoirs vernaculaires, qui nie les savoirs profanes ou les savoirs populaires, qui place de fait la majorité des cultures du Sud global sous la coupe d'une seule, celle de l'Occident, en particulier celle de l'Europe. Ils ont, en ce sens-là, contribué, participé, à prendre acte la crise de la notion de progrès telle qu'elle a été défendue par les scientifiques porteurs de vérités unies et indivisibles, et dont on peut dire qu'ils sont de fait corresponsables de destruction climatique, destruction des sols, des eaux, de la biodiversité. Donc, on a toujours été critique des modèles massifiés, des modèles standardisés, des modèles industriels qui uniformisent, qui mutilent, qui séparent du terrestre, qui font perdre de l'autonomie et qui créent de la dépendance, on aurait dit, dans le temps de l'aliénation. Bref, en contestant plus récemment encore la séparation absolue entre nature et culture, c'est un débat qui traîne partout, c'est Descolas, c'est tous les gens qui ont travaillé sur ces sujets, on a contribué à saper une forme d'anthropocentrisme caractéristique des modèles antérieurs. D'ailleurs, d'aucuns se sont cru autorisés, du fait qu'on critiquait cet anthropocentrisme, à dire qu'on était, d'une façon un peu simpliste, que l'humanisme serait devenu une thématique caduque pour les écologistes. Pour toutes ces raisons que je viens de dire, on a été, on est toujours encore, sans regret, actifs dans la contestation d'une forme, que je qualifie de lamentable, de républicanisme républicain, cocardier, issu du XIXe, et dont on voit dans le discours politique actuel en ce moment le resurgissement d'une façon que je qualifie de pathétique. Donc, au bout du bout, et pour resserrer le sujet qui nous intéresse là, on a toujours, on essaye, en tout cas, on essaye de prendre en compte les formes diverses de domination, et parmi celles-ci, évidemment, deux fondamentales, si elles sont qualifiées selon le patriarcat ou c'est de prendre en compte le fait colonial, non seulement parce qu'elles se cumulent, mais aussi parce qu'elles s'articulent les unes avec les autres pour former un dispositif global d'exploitation, d'oppression, d'accumulation du capital et de destruction de la ressource. Alors, une fois dit ça, c'est-à-dire le fait qu'on a toujours, dans notre culture, pris partie pour la différence, pour la spécificité, pour l'unique, pour l'avant, il y a juste une petite difficulté, c'est qu'il ne suffit pas de démonter le système, en quelque sorte, il ne suffit pas de mettre en évidence ces ressorts croisés ou les boucles de rétroaction dans les différentes formes de domination, il ne suffit d'ailleurs pas seulement de décréer ou de dire, voilà, les formes de domination, il faut remettre en place ce qu'on appelle maintenant du commun, du commun positif, pour construire des passerelles, il faut inventer des moments et des espaces qui sont des espaces partagés de résistance, d'alternatives, et il faut produire des procédures, des institutions autonomes de délibération et fabriquer des alliances. Il faut travailler non seulement à la déconstruction, pour reprendre une thématique dont on va peut-être discuter, mais aussi à la reconstruction d'autres choses, déconstruire, reconstruire. Et à ce moment-là surgit ce qu'on appelait, de mon temps, parce que j'ai commencé à avoir un peu enroulé de câbles, comme on dit, ce qu'on appelait dans le temps, le sujet historique, chacun son jargon, la transformation sociale, le sujet historique de la transformation sociale, ce que d'autres ont appelé le bloc hégémonique alternatif, ou ce que Latour a essayé de qualifier sous le terme de classe écologique. Autrement dit, comment on se combine pour réatterrir ensemble la place des uns et des autres dans l'économique, dans les appartenances communautaires, dans les inégalités de genre, même dans les dominations de genre, dans l'usage de la ressource naturelle. Et la difficulté toujours, c'est que la mise en évidence des systèmes de domination fut-il analysée comme des systèmes de domination croisés, et la conduite isolée de chacun de ces combats pris isolément, chacun de ces combats pour s'en sortir, ne provoque spontanément aucune capacité à prendre conscience de leurs origines communes, ni provoque d'aspiration spontanée à en sortir solidairement et collectivement. Et de fait, l'émiettement des situations, y compris la matérialité de cet émiettement, la multiplication des conflictualités particulières peuvent au contraire tout à fait s'accommoder de l'idée que le perfectionnement individuel ou la bifurcation volontariste peuvent suffire pour réformer la société. Elle peut aussi d'ailleurs tout autant s'accommoder de l'idée que des formes de morale qui régiraient mieux les comportements, puis s'appuyant sur les évolutions du droit, n'est-ce pas, suffiraient encore elles-mêmes, elles seules, à remplacer la transformation des bases matérielles et sociales qui régissent ces différents rapports. La difficulté est d'autant plus grande qu'à l'autre bout du spectre, comme ceux d'en face, en général je résume ça en disant ceux d'en face, il y a un récit d'extrême droite, et ce récit d'extrême droite est aux portes du pouvoir, il est aux portes des pouvoirs d'ailleurs, pas seulement du pouvoir, jette de l'huile sur le feu en permanence de cette parcellisation de la société, de cet émiettement, ainsi que de la crispation identitaire et au chacun pour soi. Donc mon idée est quand même, et c'est à partir de là qu'on va commencer à discuter, parce que ce n'est pas seulement la vérité des choses ou du fond des choses, mais mon idée c'est que ce qu'on doit redouter quand même par-dessus tout dans les années qui viennent, stratégiques, mais en même temps, en gros, comme facteur de fermeture absolue de la perspective écologiste, en tout cas pour un certain nombre de temps, c'est l'affrontement, allons-y, entre genres, l'affrontement entre origines ethniques, l'affrontement entre générations, l'affrontement entre territoires, l'affrontement entre catégories populaires, l'affrontement entre groupes porteurs d'orientation sexuelle dissente. Et donc on doit faire extrêmement attention aux mots qu'on utilise. Vous avez remarqué, on travaille sur le récit, alors le récit ce n'est pas que des mots, enfin c'est aussi des mots. Mal nommer les choses, vous connaissez la phrase, les mots pour le dire, disait Jean Cléviche. Donc la question des mots doit faire l'objet, qu'on utilise des concepts, doit faire l'objet pour nous d'une intention particulière. Et donc l'idée, un peu simpliste, j'en conviens, mais quand même je la soumets à votre réflexion, c'est d'utiliser en priorité les mots dont on pense qu'ils rassemblent et qui parlent au plus grand nombre, et en particulier à ces catégories populaires. Et de ne pas laisser non plus aux adversaires qui sont les nôtres, quand je dis adversaires c'est pour ne pas dire les ennemis, le monopole et la manipulation de mots qui seraient anciens au motif que ceux-ci ont été pollués dans d'autres phases de l'Histoire et que, par exemple, les mots aujourd'hui perdent complètement leur sens sous l'effet du macronisme. Le mot de citoyen, le mot de débat, tout ça est usé à une accélération, etc. Mais faut-il, au motif que ces mots sont usés, souillés, vieillis, usés, fatigués, comme disait l'autre, abandonner ces mots ? Et donc à partir de là, qu'est-ce qu'il reste ? Et c'est une des questions qu'il faut qu'on discute, des notions qui, dans ce qu'on raconte, qu'est-ce qu'il reste des notions qui sont quand même, des notions qui ont été au cœur des grandes batailles d'émancipation des peuples, dans les traditions communistes, libertaires, socialistes, qu'est-ce qu'il reste des notions, la notion de progrès ? Qu'est-ce qu'on en raconte ? Qu'est-ce qu'on raconte de la notion de l'universalisme ? Qu'est-ce qu'on raconte accessoirement, histoire de faire un peu old style, de la conflictualité de classe ? Qu'est-ce qu'il reste même de notre rapport, dans notre discours, de notre confiance dans la raison, les mots, les grands mots sont jetés, dans la science et même dans la notion de vérité ? Tant il est vrai que l'individualisme, le no-futur de la société capitaliste, parce que quand même les punks, c'est eux, au stade de fuite en avant où on est, ce stade du capitalisme aboutit au relativisme, à l'apparition des vérités alternatives. Vous savez, aujourd'hui, on est sommé de dire d'où on parle. Dans Camarades Archambault, tu parles d'où ? Et finalement, ta vérité, elle est relative. Sauf que la vérité relative, dans le champ politique et dans le champ culturel aujourd'hui, il y a d'autres, évidemment, vous l'avez entendu, et vous l'entendez tous les jours, notamment aux Etats-Unis, qui s'en servent. Donc, sans nous laisser impressionner par quiconque, ni les Blanquer, ni les Valls, ni les autres, on doit aujourd'hui quand même faire un retour d'expérience, me semble-t-il, du point de vue de l'écologie politique, sur l'utilisation de notions, de concepts, de mots nouveaux, qu'on mobilise de façon active et sans clairement, forcément, mettre du contenu partagé. C'est un peu ce qu'on essaye de faire, droit d'inventaire, en quelque sorte, ici, à Cluny, quand on travaille sur le rapport des écologistes à la science, à la République, à la démocratie. Et donc, moi, ce que je pense qu'il faut faire, c'est poursuivre cet inventaire. Je vous donne un exemple, et on n'est pas très nombreux, donc c'est bon, je vais sortir indemne de cette salle, mais enregistré, j'ai le temps de me barrer. Par exemple, moi, groupe racisé, je vois à peu près ce dont on parle. Un groupe racisé, je vois à peu près. Personne racisé, ça m'interpelle déjà davantage. Qu'est-ce qu'on dit de cette affaire de race, considérée comme une construction culturelle ? Évidemment, quittez ce terrain, on ne parle plus de race en termes biologiques, etc. Mais on parle en termes culturels, de construction culturelle. Qu'est-ce qu'on parle, on a entendu, et on en a un peu échangé là-dessus, la notion de privilège blanc. Moi, j'ai entendu ça qui circulait ici ou là. Qu'est-ce qu'on fait des termes d'intersectionnisme ? Qu'est-ce qu'on fait des termes de construction, déconstruction ? Et en fait, le problème, c'est qu'on est très obnubilé depuis une certaine tradition intellectuelle, on peut la faire remonter, dans les années 70-80, par les idées des systèmes de domination. D'ailleurs, système et domination. De mon temps, pour le coup, les intellectuels qui avaient pignon sur rue, et qui n'étaient pas tous des intellectuels d'extrême gauche, ont beaucoup parlé de cette affaire de déconstruction. Ils n'ont d'ailleurs pas seulement parlé sur les sujets qui nous intéressent, mais sur d'autres sujets. Donc, on déconstruit, on reconstruit. Sauf que, peut-être, on a été insuffisamment attentifs, et c'est par là que je vais conclure, au système aussi de coopération, et au système de coopération qui relie, justement, ces différents éléments de l'affaire, et qui peuvent contribuer à nous émanciper, cette fois-ci, de façon collective. Et donc, je terminerai par une question. Donc, est-ce qu'on n'est pas, finalement, empêtrés un peu, empêchés par l'insuffisance de notre propre vocabulaire ? Voilà un peu les questions que je voulais vous soumettre, sur lesquelles je vais vous inciter à réagir. On commence par toi, Charlotte. Est-ce que tu peux nous... Ou sur tout autre sujet qui te paraîtrait important de mettre sur la table ? – Il y a déjà pas mal de choses sur lesquelles je voudrais réagir, après ton introduction. Je te remercie pour l'honnêteté avec laquelle tu lances les sujets, puisque je pense qu'on a clairement des désaccords importants, et je vais essayer de les exprimer, mais je suis contente qu'on ait l'espace pour en parler. Donc, je vais essayer de structurer un peu, parce qu'il y a pas mal de choses différentes que je voudrais partager. La première chose, c'est que pour moi, le problème... Enfin, il faut quand même rappeler, d'abord, l'écologie politique est aujourd'hui archi-minoritaire dans la société, alors que l'enjeu écologique est archi-majoritaire dans la société. Il y a un vrai problème là-dessus. Ça montre bien que l'écologie politique, déjà, ne s'est pas rassemblée. Donc, il faut se poser la question de pourquoi. Pour moi, le problème qui explique cela, c'est avant tout le fait que, justement, les écologistes ne sont pas absez obnibulés par les rapports de domination. Donc, je partirais pile l'inverse de ce que toi, tu estimes être un problème. – Apparemment, c'est exactement ça. Et ils ne le sont pas assez, alors même que les rapports de domination sont, à mon sens, ceux qui expliquent la destruction du vivant et de toutes les formes de vivants qui aboutit à la galère dans laquelle on se trouve aujourd'hui. Cette destruction et ces rapports de domination, elles peuvent être caractérisées par deux termes que sont le capitalisme et le patriarcat, qui marchent sur deux pieds, auxquels on ajoute souvent la dimension coloniale, notamment du capitalisme, qui peuvent être, pour moi, les deux éléments qui expliquent, qui ont construit des systèmes de domination imbriqués, complexes, et qu'il faut démêler si on veut réfléchir sérieusement par quoi on les remplace. Donc, on ne peut pas faire l'économie de ça, je ne pense pas qu'on ait assez épuisé les débats sur les sources du problème qui nous amènent à la crise écologique, justement parce qu'on a, derrière, alors tu utilises le terme d'universalisme, derrière une forme de blanchité des écologistes, une forme de masculinité des écologistes, on a oublié une grande partie de l'analyse du problème et c'est ça qui fait qu'aujourd'hui, on n'est pas en mesure de trouver des bonnes solutions, je pense. Il y a une deuxième chose, c'est que, quand on parle de, tu as souvent dit le terme particularité, individualité même, il y a une vraie différence entre l'identité et la position. Et en fait, j'ai l'impression que l'ensemble des choses que tu dénonces, c'est très souvent une stratégie des dominants qui ont tout intérêt à ce que la crise écologique, enfin la situation dans laquelle on est aujourd'hui se perpétue, du moment qu'eux-mêmes sont protégés, ils ont tout intérêt à ce qu'on se divise, ils ont tout intérêt à ce qu'on entre dans des luttes d'identité, alors même que nous sommes dans des combats de position. Il faut qu'on comprenne qu'on est dans des combats de position pour arriver à se fédérer, à se coaliser et à se rendre compte qu'on est majoritaire, en fait, par rapport à cette minorité de dominants. Et pour moi, c'est l'analyse des rapports de domination qui permet ça. Il y a différentes formes de domination. L'intersectionnalité, qui est un des gros mots que tu as listés, sur lequel je suis contente de pouvoir faire quelques commentaires. L'intersectionnalité, c'est avant tout une méthodologie de recherche, une grille d'analyse de la situation particulière que vivent différentes catégories de la population. Parce que ces différentes formes de domination s'imbriquent entre elles et qu'elles créent une forme de domination spécifique. Et moi-même, j'ai fait l'expérience de ça. Pour vous donner un ou deux exemples, j'ai fait l'expérience moi-même de mes œillères. J'ai été longtemps une militante féministe qui n'avait pas pris en compte le racisme et l'islamophobie qui gangrènent le milieu féministe. Ce qui fait que j'ai été amenée avec d'autres à monter une campagne sur l'égalité salariale, à laquelle sont venus des féministes musulmanes me dire mais en fait, vous êtes marrantes, nous, avec le voile juste, on n'a pas de boulot. Donc l'égalité salariale, ce n'est pas notre priorité. Notre priorité, c'est d'avoir accès au travail. Quand on a ces ornières ou ces œillères, on n'est pas capable de mener des campagnes qui sont majoritaires et qui font véritablement changer la société. Par contre, si on est capable de le faire, là, on se rend compte que les différentes formes de domination qui s'imbriquent, elles expliquent une chose très importante que je pense, dans l'écologie, on n'a malheureusement pas encore comprise. Non, nous ne sommes pas tous dans le même bateau. C'est totalement faux de dire ça. Il y a des gens qui ont un canot de sauvetage, il y a des gens qui ont le gouvernail et il y en a d'autres qui n'ont rien du tout. C'est juste pas possible de continuer de penser d'une façon dénuée d'analyse de classes, de races et de genres qu'on irait tous dans la même direction parce qu'en fait, on vit tous le même problème. Ce n'est pas vrai, il y a aujourd'hui une minorité de la population mondiale qui est en capacité de se préparer aux impacts du changement climatique et en capacité de s'arranger pour ne pas en souffrir ou en souffrir le plus tard possible et qui surtout le fait sur le dos de tous les autres et de toutes les autres. Moi, si j'en suis arrivée à… Je ne l'ai pas mentionné parce qu'en bonne femme et féministe qui ne s'appliquent pas à ses propres principes, je n'ai même pas mentionné que j'écris un livre qui s'appelle Le féminisme pour sauver la planète. Si j'en suis arrivée à parler de ça, c'est que je pense qu'aujourd'hui il y a un risque qui nous guette et je vais juste parler de la lutte de domination dont je suis capable de parler parce que je suis une femme blanche, je ne suis pas musulmane, je ne suis pas racisée et donc je suis juste en capacité de parler de cette forme-là de domination. Moi, ma crainte, c'est que la transition écologique elle se fasse sur le dos des femmes si on n'a pas suffisamment féministé nos combats, si on n'a pas suffisamment compris qu'aujourd'hui, déjà aujourd'hui, une grande partie de notre travail de soins, de reproduction et de soins à la planète et aux autres espèces vivantes est faite par des femmes de façon gratuite et que si on continue de mener la transition écologique sans voir ça, en fait, juste ce château de cartes-là, il va s'écrouler et on sera encore moins en capacité progressivement de le faire. On est face à ces sujets, en fait, il y a beaucoup de sujets qui sont invisibles dans l'analyse qui peut être faite par les théoriciens de l'écologie politique parce qu'il y a une grande différence entre la théorie et la pratique. Quand on parle de son quotidien, quand on parle de son expérience de vie, on voit des choses qu'on ne voit pas quand on est simplement dans la théorie ou simplement dans l'analyse politique. Et typiquement, moi, aujourd'hui, je ne suis plus capable de militer parce que j'ai zéro temps pour ça, parce que je suis maman d'un bébé. Et ça, je le dis, pour moi, ça contribue à m'amener à dire ce que je dis, parce que ma situation particulière, oui, elle dit des choses sur la société dans laquelle on est. Et c'est un énorme problème qu'un nombre très important de personnes que moi ne soient pas en capacité de militer dans un moment où, au contraire, le fait d'avoir des jeunes enfants, ça donne quoi ? Ça donne que la pollution d'air, mais je la vis à 1 000 degrés. Mon enfant, il fait de l'asthme, du nourrisson. Comme de plus en plus de nourrissons aujourd'hui, je la vis à 1 000 degrés parce qu'on a des hôpitaux qui ont de moins en moins de capacités. On a une éco-anxiété encore plus grande quand on a des jeunes enfants. On a un temps encore plus limité. Et en plus de ça, on a cette addition de la crise écologique et des inégalités de genre, on la ressent d'autant plus. C'est des regards particuliers. Je pense à Fatima Ouassak qui l'a très bien expliqué et qui a été beaucoup raillée pour ça. Mais le fait de se positionner dans sa posture de maire, elle a été raillée parce qu'elle a été essentialisée pour cela, mais ça lui donne une vision sur des aspects de notre société que la plupart des théoriciens de l'écologie politique ne voient pas. Et ça, c'est fondamental pour construire la société de demain. On doit partir des réalités du plus grand nombre plutôt que d'essayer de parler au plus grand nombre. Sinon, on ne va jamais faire nombre. Et ça, ça me paraît important. J'avance un petit peu parce que je crois que je parle peut-être trop longuement. Sur la question de la classe écologique, moi, je continue de ne pas comprendre une chose. C'est qu'on peut se dire qu'il y a une classe écologique. On aimerait bien qu'il y ait une classe écologique en réalité. Mais pour qu'il y ait une classe écologique, il faut qu'il y ait une conscience de classe. Et une conscience de classe, ça se construit justement par le fait d'additionner l'analyse du problème commun qu'on vit et d'y mettre des mots ensemble. Pour faire ça, ça nécessite de regarder les rapports de force qu'on vit dans nos luttes particulières, de regarder qu'en face de nous, il y a des réflexes de survie des privilégiés, ça, je l'ai dit tout à l'heure, et que ces réflexes de survie aboutissent au même type d'opposition, de backlash. On a une grande expérience des backlashs dans le mouvement féministe. D'autres types de combats l'ont aussi. Et en fait, on se rend vite compte que c'est un peu les mêmes types de backlash. Le masculinisme et le climato-scepticisme, ils se ressemblent. Il faut vraiment voir ensemble les analyses de Trump, de Bolsonaro ou il y a des analyses super intéressantes qui ont été faites dans les pays nordiques sur l'attachement à la voiture individuelle de masculinistes qui ont juste peur d'une chose, c'est que leur mode de vie disparaisse. Et leur mode de vie, il n'est pas juste en train de détruire la planète en raison des émissions de gaz à effet de serre, c'est aussi un mode de vie qui se construit sur la domination des femmes. Quelques éléments aussi, je pense que tout ça, c'est des réalités qui nourrissent l'analyse et qui nourrissent les solutions que proposent les écologistes. Mais pour cela, il faut arrêter de masquer les réalités derrière des mots qui sont justement trop uniformes. L'universalisme, il a longtemps été masculin. La lutte des classes, elle s'est longtemps faite parce que les femmes étaient à la cuisine. Le féminisme, il n'est pas exempt de ça non plus. Les féministes qui se sont focalisées sur l'ennemi principal en oubliant les autres, il y a eu un féminisme blanc. Et c'est important de le dire. Et moi, je pense qu'on devrait tous faire cet exercice-là de réfléchir à quelle forme de domination on subit, mais aussi quelle forme de domination on exerce. C'est quelque chose qui est important de faire pour se rendre compte qu'on est aussi privilégiés. Moi, je suis privilégiée. Et si on ne le fait pas, on est dans l'incapacité de comprendre ce que vivent d'autres personnes et on est du coup dans l'incapacité de comprendre pourquoi elles ne nous rejoignent pas dans le combat écologiste. Le risque qu'on ait dans toutes ces luttes individuelles, c'est de s'émanciper sur le dos des autres. Et je pense qu'aucune personne qui a été victime d'un rapport de domination ne souhaite le faire. Donc, c'est pour ça qu'on a besoin de penser les choses à partir de ces différentes formes de domination et de les soutenir. Alors maintenant, quelques mots sur comment on fait ça. Moi, je crois que, j'en suis convaincue, c'est justement en faisant ça qu'on est capable de faire ensemble, de faire coopération, comme tu le disais. Ça passe par le soutien aux luttes particulières, des unes et des autres, des uns et des autres. On le sait très bien dans le mouvement et on le sait très bien à gauche. (Ce fichier dure plus de 30 minutes. Passez à Illimité sur TurboScribe.ai pour transcrire des fichiers jusqu'à 10 heures.)